vendredi, décembre 09, 2005

Nouvelle : elle laisse traîner ses affaires ...

« elle laisse traîner ses affaires partout pour qu'on pense à elle »

Quand on s’est rencontré, Lola était une fille incroyablement bavarde. Ce qui lui plaisait c’était de trouver des petites anecdotes pour en faire de véritables histoires à dormir debout. Une certaine aisance pour la mythomanie, une richesse du mensonge, une soif de mystification des actes les plus anodins. Elle avait ce besoin d’être au centre des conversations, cette nécessité de monopoliser la parole. Et on l’écoutait. Elle était épanouie en groupe. En couple, c’était différent on se parlait comme des muets et on s’écoutait comme des sourds. Elle ne cherchait pas à croiser mon regard, regard tant convoité en soirée. Elle m’ignorait. Pourquoi, allez savoir. J’avais des difficultés à cerner le sexe opposé et je considérais que ma génération était d’une complexité à faire pâlir un sénégalais. Je ne cherchais pas à ce que tout soit droit comme la conscience d’un énarque au travail, mais la, le ras le bol s’installait. Pourquoi, Pourquoi, Pourquoi n’aurais-je pas ce privilège d’embarquer seul, on était obligé de rouler en fourgon sur la route de l’anecdote. Peut-être que monsieur n’était pas assez bon public pour madame. Et pourtant ! Mon cerveau travaillait à temps plein pour comprendre Lola et enfin avoir le droit de pouvoir être un privilégié. Je ne me laissais aucun moment de répit. Je ne pensais qu’à elle. Et puis contre toutes mes attentes, devant le peu de résultats de mes stratégies, un sentiment contradictoire s’était immiscé dans un coin de ma conscience. Je commençais à haïr cette femme qui ne s’intéressait qu’à elle, à ses futurs succès littéraire de table. Je n’en pouvais plus. Partout, dans la rue, au boulot, à la maison et même aux chiottes, son image me poursuivait. Elle avait cette intelligence de laisser traîner ses affaires partout pour qu'on pense à elle. Il fallait que ça cesse. Et puis il y a eu la soirée de trop. L’effet était comparable à un verre, vous savez celui qui vous rend malade et qui vous oblige le lendemain à dire : « je boirai plus jamais d’alcool de ma vie ». J’étais dans le même état. Lola avait eu un énorme succès la veille. Et moi, j’avais envie de vomir sur tous ces cons qu’ils l’admiraient. « Secouez-vous bordel, nettoyer la merde que vous avez dans les yeux ». Lola dormait. Elle avait ce sourire d’un lendemain de fête triomphante. Elle avait réussi de nouveau à conquérir. Cette femme symbolisait ma déchéance. Il ne fallait pas que je sombre. La dernière étape avant l’abîme non merci !!! On a retrouvé le corps de Lola, 3 jours après sa mort. La vie est une fatalité, pour une fois qu’elle avait une histoire originale à raconter.
(Hadj 2005)

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